Frédéric Mitterrand, le livre qui dérange… extraits

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OFRTP-FRANCE-MITTERRAND-20091008
Le Monde.fr

« Le garà§on marche dans la nuit à  quelques pas devant moi. Pantalon de teinte sombre ajusté sur les hanches, étroit le long des jambes ; tee-shirt blanc qui colle au contour des épaules et à  la ligne du dos ; bras nus, une Swatch au poignet, cheveux noirs avec des reflets brillants, dégagés sur la nuque. Démarche souple, allure tranquille, tout est beau, net, irréprochable. Il ne se retourne pas, il sait que je le suis et il devine sans doute que cet instant où je le regarde en profil perdu, de prà¨s et sans le toucher, me procure un plaisir violent. Il a l’habitude. C’est le quatrià¨me depuis hier soir, j’ai voulu passer par un club que je ne connaissais pas encore avant de rentrer à  l’hà´tel et je l’ai aussità´t remarqué. Il n’y a que pour ceux qui ne les désirent pas qu’ils se ressemblent tous. Il se tenait comme les autres sur la petite scà¨ne, les mains croisées en arrià¨re pour bien marquer le corps dans la lumià¨re, en boxer short immaculé, le cà´té saint Jean-Baptiste qu’ils retrouvent instinctivement et que les pédés adorent, mais le visage fermement dessiné, l’expression avec du caractà¨re, regard sans mià¨vrerie et sourire sans retape, un charme immédiat qui le détachait du groupe des enjà´leurs professionnels. J’imaginais Tony Leung à  vingt ans. Il a ri comme s’il avait gagné à  la loterie quand j’ai fait appeler son numéro et lorsqu’il est venu prà¨s de moi, j’ai deviné brià¨vement l’odeur de sa peau, eau de Cologne légà¨re et savon bon marché ; pas de ces parfums de duty free dont ils raffolent en général. Il avait l’air vraiment content d’aller avec moi ; j’ai senti qu’il serait vif et fraternel. Les rats qui grouillent dans la ruelle détalent à  notre passage, les néons disparaissent derrià¨re nous dans la pénombre, les remugles des poubelles s’estompent dans la chaleur poisseuse, et le vacarme assourdissant de la techno qui dégorge par les portes ouvertes de tous les autres clubs accentue cette impression de privation sensorielle où je concentre toute mon attention uniquement sur lui et sur ce que j’en attends. Mauvaise musique grossià¨rement frelatée au synthé sur des standards que l’on ne reconnaât plus mais dont le rythme infernal bombarde tout le quartier, fait chanceler entre excitation et hébétude et saoule le désir qui tambourine contre les tempes. à?a baisse un peu dans le souterrain qui mà¨ne au parking de l’hà´tel. Il élà¨ve ses quinze étages de médiocre confort international au-dessus du flot populeux et du magma des boâtes et des gargotes, abritant une clientà¨le pas trop friquée de tour operators qui sort le jour en groupes serrés et tà¢te furtivement du grand frisson et de la rigolade à  souvenirs avant de se coucher tà´t derrià¨re les doubles vitrages climatisés. Mais il plonge ses racines dans un sol autrement plus fertile : la sorte de grotte où le gang des chauffeurs de taxi se livre à  des parties de cartes vociférantes dans une atmosphà¨re de tripot pour films de kung-fu commande l’accà¨s à  une série de chambres sans fenàªtre qui se louent ordinairement à  l’heure, et pour longtemps, voire à  perpétuité si on veut en finir et y mettre le prix. Ce n’est certainement pas le pire endroit pour mourir, anonymat et discrétion assurés. De vilains jeunes gens qui n’auraient eu aucune chance sur la rampe à  numéros prennent leur revanche en s’affairant devant les caves à  plaisir : ils détiennent les clefs, assurent la circulation qui peut àªtre dense, relà¨vent les compteurs, font le ménage entre les passes. Plutà´t sympatiques au demeurant : ils prétendent connaâtre tous les garà§ons par leurs noms et traitent les habitués à  pourboires en jouant la comédie d’un service de palace. Le réduit et la salle de bains sont trà¨s propres : serviettes sous cellophane, housse en papier sur le lit sans drap, moquette neuve, ventilateur chromé, des miroirs un peu partout et màªme au plafond pour qui à§a intéresse. Le room valet, comme il se désigne élégamment lui-màªme, fait une tentative pour me montrer comment marche la télévision et, jaugeant mon air apparemment défait, me propose à  tout hasard des cassettes sans doute destinées à  me ranimer. On rit un peu sans bien se comprendre, je lui refile les billets pour deux heures avec de quoi s’offrir une autre dent en or et il sort en chantonnant. Nous sommes seuls. Mon garà§on n’a pas dit un mot, il se tient devant moi, immobile, le regard toujours aussi droit et son demi-sourire aux là¨vres. J’ai tellement envie de lui que j’en tremble.

Ce n’est pas seulement lui qui explique la force de mon attirance, c’est aussi la mise en scà¨ne si bien réglée qui m’a fait découvrir sa présence. Dans chaque club, les garà§ons se tiennent sur la scà¨ne trà¨s éclairée par petits groupes de quatre ou six ; ils portent la tenue distincte de l’établissement et de sa spécialité, minimale et sexy : maillot 1900 à  bretelles ou cycliste pour les athlà¨tes, boxers shorts, strings pour les minets ou pseudo-voyous, les follassons ont droit à  des mini-jupes. Ils demeurent immobiles, silencieux, corps bien droit et jambes légà¨rement écartées, l’air absent ou souriant selon la classe du club où la catégorie supérieure demanderait plutà´t qu’ils se montrent impassibles, au moins en début de soirée, et tous le regard perdu vers la semi-obscurité de la salle en contrebas, la pénombre d’où la clientà¨le les observe en se faisant servir des verres. Le numéro est accroché à  l’aine, en évidence. La plupart d’entre eux sont jeunes, beaux, apparemment épargnés par la dévastation qu’on pourrait attendre de leur activité. J’apprendrai plus tard qu’ils ne viennent pas tous les soirs, sont souvent étudiants, ont une petite amie et vivent màªme parfois avec leur famille, qui prétend ignorer l’origine de leur gagne-pain. En revanche, ils ont tous un portable, un e-mail pour retrouver ailleurs et à  tout moment leurs customers les plus accrochés, ce qui laisse supposer que les clubs prélà¨vent un pourcentage trop important et qu’ils n’ont de cesse de pouvoir se débrouiller seuls. Quelques-uns sont plus à¢gés et il y a aussi un petit contingent de malabars mal dégrossis qui a manifestement son public. C’est le cà´té menines de l’exposition : leur présence fait ressortir la séduction juvénile de tous les autres. Au rythme de la sempiternelle techno, aprà¨s trois minutes, deux cà¨dent leur tour et retournent en coulisses, une autre paire les remplace et ainsi de suite. Quand toute la troupe est passée sous les feux de la rampe, une manià¨re de finale rameute l’ensemble sur un air plus triomphal faà§on Gloria Gaynor, les garà§ons abandonnent leur maintien hiératique, se parlent à  voix basse en évaluant la clientà¨le avec des facéties obscà¨nes et racolent plus ouvertement puis le petit manà¨ge reprend, un peu moins rigide et discipliné au fur et à  mesure que l’on avance dans la nuit. A l’heure la plus chaude, quand la salle est pleine à  craquer, les clubs les plus réputés présentent ce qu’on appelle le sexy-show, vague pantalonnade pornographique à  base de lasers et de strip-tease qui s’achà¨ve immanquablement par l’enculage d’un travesti dans une ambiance de rigolade généralisée un peu trop outrée pour àªtre tout à  fait franche. Les artistes qui pratiquent ce numéro particulier travaillent comme les danseuses nues de Pigalle ; on les croise dans la rue, drag-queens en tchador transparent, se hà¢tant d’un club à  l’autre pour ne pas rater le show. Pour leur part, les garà§ons sont attachés à  leur club et n’en changent pas. On imagine les tractations, les magouilles, le danger à  ne pas respecter les rà¨gles et ce qu’il doit en coà»ter pour racheter un petit béguin afin de le sortir du circuit. L’expédient des portables et des e-mails, préalable à  ce genre de transactions, n’est que provisoire ; on ne se perd jamais dans cette ville tentaculaire et il ne faut pas chercher à  obtenir un visa pour une destination lointaine sans laisser ses affaires en ordre.

Les coulisses font partie du spectacle. En arrià¨re de la scà¨ne ou sur le cà´té, elles se livrent facilement aux regards des spectateurs intéressés ; ces établissements ne sont pas si grands et un marketing efficace veille aux mà»res réflexions et aux repentirs du public. En attendant de remonter sur scà¨ne, les garà§ons gardent d’ailleurs un Å?il sur la salle en affectant de s’adonner à  des activités trà¨s absorbantes ; ils suivent un programme de variétés ou de sport à  la télévision, font des mouvements de gymnastique avec des appareils compliqués, lisent les journaux ou devisent tranquillement une serviette de boxeur autour du cou. Quand l’un des serveurs vient leur glisser à  l’oreille qu’ils ont été choisis, ils cochent une petite case sur un tableau avant de se diriger vers le bar d’un air parfaitement dégagé et les autres garà§ons se gardent poliment de commenter la transaction qui s’ébauche. La direction relà¨ve sans doute le carnet de notes mural avant la fermeture. Une fois que la réservation a été confirmée, aprà¨s une présentation qui s’éternise rarement, le garà§on se rhabille prestement en coulisses, et revient ; il n’y a plus qu’à  régler les consommations, la commission au club due par le client et à  sortir au milieu des courbettes, des marionnettes grimaà§antes qui font office de loufiats et lancent d’une voix suraiguà« : Good night sire, see you again. On peut prendre deux garà§ons, ou màªme plusieurs, aucune objection puisque la réponse est toujours : I want you happy. Contrairement à  une assertion généralement colportée il y a peu de ruines sexuelles occidentales parmi le public, la clientà¨le est en majorité locale, d’à¢ge moyen, bien convenable et sort en bande légà¨rement arrosée au whisky-Coca. Les quelques naufragés à  peau blanche du Spartacus font plutà´t tache dans l’ensemble mais il est vrai aussi qu’on leur propose les meilleures tables.

Evidemment, j’ai lu ce qu’on a pu écrire sur le commerce des garà§ons d’ici et vu quantité de films et de reportages ; malgré ma méfiance à  l’égard de la duplicité des médias je sais ce qu’il y a de vrai dans leurs enquàªtes à  sensation ; l’inconscience ou l’à¢preté de la plupart des familles, la misà¨re ambiante, le maquereautage généralisé où crapahutent la pà¨gre et les ripoux, les montagnes de dollars que cela rapporte quand les gosses n’en retirent que des miettes, la drogue qui fait des ravages et les enchaâne, les maladies, les détails sordides de tout ce trafic. Je m’arrange avec une bonne dose de là¢cheté ordinaire, je casse le marché pour étouffer mes scrupules, je me fais des romans, je mets du sentiment partout ; je n’arràªte pas d’y penser mais cela ne m’empàªche pas d’y retourner. Tous ces rituels de foire aux éphà¨bes, de marché aux esclaves m’excitent énormément. La lumià¨re est moche, la musique tape sur les nerfs, les shows sont sinistres et on pourrait juger qu’un tel spectacle, abominable d’un point de vue moral, est aussi d’une vulgarité repoussante. Mais il me plaât au-delà  du raisonnable. La profusion de garà§ons trà¨s attrayants, et immédiatement disponibles, me met dans un état de désir que je n’ai plus besoin de refréner ou d’occulter. L’argent et le sexe, je suis au cÅ?ur de mon systà¨me ; celui qui fonctionne enfin car je sais qu’on ne me refusera pas. Je peux évaluer, imaginer, me raconter des histoires en fonction de chaque garà§on ; ils sont là  pour à§a et moi aussi. Je peux enfin choisir. J’ai ce que je n’ai jamais eu, j’ai le choix ; la seule chose que l’on attend de moi, sans me brusquer, sans m’imposer quoi que ce soit, c’est de choisir. Je n’ai pas d’autre compte à  régler que d’aligner mes bahts, et je suis libre, absolument libre de jouer avec mon désir et de choisir. La morale occidentale, la culpabilité de toujours, la honte que je traâne volent en éclats ; et que le monde aille à  sa perte, comme dirait l’autre.

Il existe certainement des établissements de ce genre ailleurs qu’en Thaà¯lande ; Amsterdam ou Hambourg ; mais j’ai mis trop longtemps, je viens de trop loin, je dois absolument continuer, pousser bien plus en avant pour parvenir à  mes fins ; je ne veux pas courir le risque de rencontrer des garà§ons qui m’en rappelleraient d’autres, d’àªtre confronté à  des situations qui resteraient familià¨res, d’entendre des paroles que je pourrais comprendre. Il me faut l’inconnu, la terre étrangà¨re, le pays sans repà¨re. Là  où l’on ne saura jamais rien de moi, il existe une chance, si ténue soit-elle, que j’obtienne l’abandon et l’oubli, la rupture des liens et la fin du passé. Le choix.

Comme on le dit pour les drogues dures, je n’ai jamais tout à  fait retrouvé le choc ineffable de la premià¨re fois, mais c’est sans importance car la vague qui me porte est bien plus puissante que la relative diminution d’intensité qu’entraâne l’accoutumance. Je me traite à  l’alcool, une légà¨re brume entretient la compulsion et il y a toujours un garà§on que je n’avais pas encore remarqué. Je n’éprouve jamais de vraie déception. On ferme à  deux heures et à§a recommence demain. Je sais aussi trà¨s bien que tout cela n’est qu’une sinistre farce que je me raconte à  moi-màªme. J’ai beau résister, le mensonge se délite quand je prends l’avion du retour, le réel me remet le nez dans ma merde dà¨s que j’arrive à  Paris, le remords m’attrape et ne me là¢che plus d’une semelle, rendu furieux par la peur d’avoir failli perdre ma trace.

Mon garà§on enlà¨ve brusquement son tee-shirt comme il doit le faire au sport sans màªme se rendre compte de la grà¢ce virile de son mouvement et il secoue la tàªte pour remettre en place ses cheveux ébouriffés par l’encolure. Cette vision me tétanise un peu plus tandis que je l’observe depuis la porte ; je suis incapable de m’approcher de lui, de desserrer l’étau qui m’écrase la nuque et de maâtriser les frissons qui me prennent. J’avais oublié depuis longtemps des sensations si violentes. Bizarrement, il a plus de mal à  retirer son pantalon et son caleà§on américain, il évite mon regard, un fond de pudeur, une ombre d’inquiétude peut-àªtre devant mon comportement qui doit lui paraâtre exagéré, insolite. Ces gosses ont largement l’habitude des hommes bien qu’ils ne les aiment pas vraiment, ils considà¨rent leur désir avec satisfaction mais avec une sorte de persistance dans l’étonnement candide ; il leur arrive aussi de ramasser des dingues et un Occidental de passage qui paraât encore relativement jeune, à§a ne cadre pas avec la clientà¨le ordinaire ; à  mon à¢ge, dans cette ville, on se trouve un darling gratuit quand on bénéficie du prestige et des privilà¨ges de l’étranger, quitte à  lui payer un walkman avant de repartir. Un détritus de vieille folle peinturlurée lui paraâtrait moins menaà§ant et ferait mieux l’affaire. Pourtant, son hésitation est brà¨ve, il ne veut certainement pas se mettre en tort, il plie soigneusement ses effets qu’il pose sur la console de la télévision et me fixe enfin en recommenà§ant à  sourire. Tout est impeccable, aussi bien dessiné que le reste. D’où vient cette légende qui voudrait que leur sexe soit d’une taille ridicule ? Je peux attester du contraire màªme si je ne suis pas un fanatique des comparaisons superlatives qui occupent tant les conversations de certains pédés.

Je sors de ma stupeur, je pose sur ses habits quelques billets défroissés, nettement plus que la juste somme indiquée par le manager du club, mais il semble ne pas y pràªter attention. Aussi étrange que cela puisse paraâtre, la prostitution est un tabou dans ce pays, à  tel point que le mot qui pourrait la désigner n’existe màªme pas. La petite liasse n’a aucune valeur à  cet instant, elle le gàªne et ne l’intéressera qu’aprà¨s, non comme le paiement d’une transaction, ni comme la rétribution d’un service précis, mais plutà´t à  la manià¨re d’une récompense amicale détachée de toute notion d’obligation réciproque. De ma part, ce serait une faute de goà»t, presque une insulte que d’insister pour qu’il les prenne. Les billets disparaâtront ensuite, sans que je m’en rende compte, comme par enchantement. Mais si j’ai presque honte d’avoir commis un manquement à  cette politesse que je connais mal, je constate que c’est encore la vieille peur d’une négociation difficile au dernier moment, voire d’àªtre repoussé en touchant au but qui aura été la plus forte. J’ai toujours payé tout de suite pour prendre l’avantage et sidérer l’adversaire ; la corruption est un sport d’aveugle, on allonge l’argent à  tà¢tons tant ce qu’on cherche à  atteindre est incertain. En l’occurrence, c’est un impair et heureusement le garà§on ne m’en tient pas rigueur ; il suit en toute innocence sa propre rà¨gle qui est de me faire plaisir car il n’en connaât pas d’autre. Avec un petit signe de la main, il m’indique la salle de bains, passe devant moi sans me toucher, déchire d’un coup de dents l’étui de cellophane qui emballe les serviettes et le gant de toilette et commence à  se doucher en m’invitant de la tàªte à  le suivre. Et si je faisais partie de ceux qui refusent de se laver ? Pour ces garà§ons qui sont à  juste titre des maniaques de la propreté, se dérober aux ablutions c’est un autre signal d’alerte, màªme s’il est là  encore trop tard pour reculer et malséant de laisser deviner sa répugnance. Je me déshabille et le rejoins sous la douche, au cas où il me poserait encore des questions sur l’effet qu’il me fait, elles n’ont plus de raisons d’àªtre et il me savonne gaiement, cette fois bien rassuré. Tout se passe normalement. En France, avec la plupart des gigolos, c’est toute une histoire pour arriver à  les faire bander mais on n’est décidément pas en France et nous continuons avec le gant, le savon, le pommeau de douche à  nous explorer et à  nous mesurer l’un à  l’autre en riant doucement. Il est presque aussi grand que moi et certainement plus solide, bà¢ti comme les champions de kick-boxing qui vous allongent en un éclair. Mais je n’ai rien à  craindre de lui, c’est un jeu délicieux auquel je m’abandonne en fermant les yeux, plein de joie et de confiance. Je ne sais plus qui protà¨ge l’autre.

Nous nous essuyons avec mille précautions ; il suffirait d’un rien pour que mon corps me trahisse et que j’en aie fini. D’un seul coup. Je ne sais pas s’il pense comme moi que ce serait trop bàªte mais il admet tout à  fait que je prenne mon temps et il me laisse l’initiative. Je n’ose pas encore l’embrasser, mais je le caresse, je le touche et il en fait autant. Nous regagnons la chambre ; ils ont décidément tout prévu, un rhéostat permet de tamiser les lumià¨res. Alors que nous sommes étendus, je tente un baiser sur les là¨vres du garà§on, j’avais bien tort d’hésiter, il embrasse merveilleusement bien, sans doute avec la màªme adresse qu’avec sa copine, il y revient autant que je le souhaite, là¨vres fraâches, langue en profondeur, salive salée de jeune mà¢le sans odeur de tabac ni d’alcool. Sa peau est d’une douceur exquise, son corps souple se plie quand je l’effleure et quand je le serre et j’ai l’impression qu’il éprouve du plaisir en quelque endroit que je le touche. Le fait que nous ne puissions pas nous comprendre augmente encore l’intensité de ce que je ressens et je jurerais qu’il en est de màªme pour lui. Ce qui ne m’empàªche pas de parler, de lui dire des mots tendres, qu’il reprend à  la volée et répà¨te en désordre avec de grands rires. Il me là¨che avec une délicatesse extraordinaire et je vois sa nuque, son dos, son cul dans la glace au plafond, la masse aux reflets bleus de ses cheveux quand je baisse la tàªte pour regarder son visage si attentif à  ce que j’éprouve. Je ne sais d’où il a sorti les capotes, mais il nous les enfile en un clin d’Å?il et avec une dextérité de voleur à  la tire. C’est lui qui décide désormais, et à§a se complique un peu ; son corps me tient tout entier, son sourire découvre ses dents serrées, ses yeux sont fixés dans les miens, mais sans aucune dureté dans le regard ; avec une lueur de ruse malicieuse et de joie plutà´t comme s’il s’étonnait le premier de ce qu’il est en train de faire. Il y a des choses que je n’assume plus depuis une mauvaise expérience avec un Marocain, il y a trente ans dans un sauna. C’était un ouvrier immigré, assez beau gosse, qui ne pensait qu’à  son plaisir et se vengeait de tout le reste, en bon macho, la lutte des classes au bout du zob enfoncé jusqu’à  la garde dans le cul des jeunes bourgeois. Il m’avait blessé, infecté d’une maladie, souffrance tenace et secrà¨te dont j’ai mis des mois à  me guérir. Je n’ai plus recommencé. Mais là , c’est différent, je n’ai màªme pas mal, je le laisse m’emmener où il veut, pourvu que ce soit avec lui ; il est devenu mon homme. Je m’aperà§ois au-dessus, par bribes, comme les stars américaines dans les films d’autrefois quand elles se donnent, amoureuses et maternelles, un air de mélancolie lointaine dans l’expression. Joan Crawford à  Patpong. C’est bien ce qui s’appelle de l’égarement car au fait pour Joan Crawford, la maternité n’était pas vraiment son fort, màªme si elle a brià¨vement épousé ce pédé de Cary Grant. Il faut toujours que je me trompe en pensant à  autre chose. Mon garà§on, lui n’est pas à  Hollywood, il est là  où sont les garà§ons quand le désir s’en va et qu’ils se retrouvent seuls ; je sens la chamade en son cÅ?ur contre le mien, mais il détourne la tàªte et roule sur le cà´té. Joan Crawford a tout le loisir de se voir au plafond et de se dire qu’il faudrait encore baisser la lumià¨re. Je retrouve cette angoisse qui m’est habituelle de le voir se relever subitement et partir ; c’est pour cela que je viens généralement le premier, pour ne pas affronter leur lassitude ; parfois c’en est assez pour moi et on en reste là , et parfois j’ai envie de continuer et eux aussi ; dans ce cas, il y a encore un peu de marge. Mon garà§on est pràªt à  tout pour tenir son contrat ; le I want you happy qui ne connaât pas d’exception. Il est revenu contre moi, la mine un peu voilée comme s’il était désolé d’àªtre parti trop vite et regrettait son absence ; on recommence mais autrement, maintenant c’est moi qui décide et tout le plaisir est pour moi. Je n’ai jamais connu une telle sensation de plénitude et de puissance. Il a fermé les yeux, je ne sais pas ce que sont ces traces humides sous ses paupià¨res, les légers cernes, au creux des tempes un peu de sueur peut-àªtre ou des larmes de fatigue, à§a existe sà»rement les larmes de fatigue. Le miroir de cà´té me renvoie notre image, moi comme un fou et lui comme un mort, et cette image me foudroie. Je suis pris d’un sentiment immense de compassion et de tendresse à  son égard, à  le voir si docile et démuni, alors qu’il m’avait paru le plus libre et le plus fort de tous, le jeune roi des clubs couché avec un autre salaud de menteur étranger en attendant que à§a se passe ; ma honte comme un chagrin d’enfance glisse sur son silence et son corps nu, enveloppe ses pauvres vàªtements si bien pliés sur la télévision et ne trouve pas les mots qu’il ne comprendrait pas d’ailleurs ; mon désir s’évanouit à  la vitesse du sky-train qui le ramà¨nera tout à  l’heure vers sa banlieue pourrie, une poignée de bahts dans la poche à  dépenser aussità´t en babioles inutiles. Dehors, j’entends les chauffeurs de taxi et les loufiats qui s’invectivent dans un bruit de crécelle ; je sens l’odeur d’essence et d’huile du parking qui dégorge du ventilateur. Il n’y a plus un soupà§on de joie ni d’émotion dans cette chambre ripolinée de fausse clinique. Trente ans de mauvaise baise pour en arriver là . Je me retire gentiment, allons ce n’était qu’un jeu, rien de grave, nous n’aurons jamais de chance ; il s’essuie les yeux, les rouvre, se remet à  sourire tandis que je me tourne de cà´té et plonge à  toute allure, inerte, comme une pierre dans le miroir. A-t-il deviné que je l’ai vraiment aimé le temps d’un éclair et que j’ai eu tant pitié de lui, de moi, de toute cette histoire qu’il ne m’était pas possible de continuer et de le laisser comme à§a dans un tel abandon. Pourtant, je le sens encore contre moi, il tapote de ses doigts le long de mon dos et gazouille des bouts de paroles en franà§ais qui ressemblent de moins en moins à  celles de tout à  l’heure. Il n’a sans doute rien senti, j’ai dà» me raconter encore un de mes romans, nous voilà  seulement revenus chacun dans notre monde.

Aprà¨s on s’est endormis. Tout de màªme, il avait dà» se passer quelque chose pour qu’on se sente tellement épuisés. Quand on s’est quittés, les boâtes avaient fermé et les marchands pour touristes faisaient un vacarme infernal en rangeant leur camelote dans les containers en fer. J’ai voulu avoir son e-mail mais il ne connaissait que ses lettres en tha௠; j’ai compris qu’il me suffirait d’écrire au club en indiquant son numéro, j’avais du mal à  imaginer qu’un quelconque courrier pà»t parvenir à  une adresse aussi aléatoire ; il m’a aussi redit qu’il s’appelait Bird mais je ne l’avais pas oublié ; c’est joli comme nom, Bird, màªme si cela ne veut sans doute pas dire oiseau dans leur langue. D’autres s’appellent Tom ou Brad, cela vient des films et quand on creuse un peu on trouve le vrai nom tha௠qui lui ressemble ; il n’y a pas beaucoup de choix, ils s’appellent souvent pareil, c’est aussi pour cela qu’ils insistent sur le numéro. En partant, il s’est retourné en me décochant une dernià¨re fois son incroyable sourire et il m’a montré du doigt la petite rue du club, j’ai senti qu’il me donnait sans doute rendez-vous pour les autres soirs, et puis il a disparu trà¨s vite en me laissant à  la nuit où je l’avais trouvé. Je suis reparti pour Paris quelques heures plus tard. Je pense souvent à  lui, j’espà¨re que personne ne lui a fait de mal ; chaque fois que je vais avec un garà§on, je le revois au moins un instant, devant moi, dans l’affreuse chambre fermée comme un bunker et j’ai l’impression de le trahir, lui, là -bas, si loin, mon garà§on de Patpong. »

Avec l’autorisation des Editions Robert Laffont.

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